INTERVIEW LAURENT WEYL – PHOTOJOURNALISTE

 

Laurent Weil

« DE NOS JOURS, TOUT LE MONDE ESSAIE DE CREER DES IMAGES, JE CHERCHE AVANT TOUT A RACONTER UNE HISTOIRE »

 

Laurent Weyl capture dans son Nikon des instants de vie sociale. Photojournaliste, il a travaillé pour la presse : Le Figaro Magazine, Géo Magazine, Géo Voyage, La croix, l’Obs, Marie Claire, Serra, Géo Allemagne et  est également membre du Collectif Argos avec lequel il a été l’un des premiers à évoquer le sort de l’humanité face aux changements climatiques il y a une quinzaine d’années. En 2016  il publie en collaboration avec Sabrina Rouillé,  le très beau livre photographique ‘President Hotel’, qui retrace avec poésie l’histoire de ce titanesque hôtel construit dans les années 1960 à Saigon et détruit il y a peu. Rencontre avec un représentant de cette génération de photojournalistes indépendants qui plongent au cœur du réel.

 

Laurent, que signifie la photo pour vous aujourd’hui ?

A l’heure où tout le monde fait des images, je cherche avant tout à raconter des histoires. Ce qui m’intéresse dans les sujets que je traite, c’est la dimension humaine, j’aime passer du temps avec les gens que je rencontre, d’où mon choix de la photographie documentaire. Je me considère comme un photographe auteur, non pas un artiste, mais quelqu’un qui cherche, sans trahir la vérité des sujets, à les aborder de manière esthétique.

 

Depuis combien de temps êtes-vous photojournaliste ? A quel moment avez-vous décidé de vous exprimer à travers ce médium silencieux ?

Dès mes 16 ans je savais que je voulais être photojournaliste. J’ai fait une école photo en France avant de travailler comme assistant de plusieurs photographes studio et mode. J’ai commencé par faire des reportages tourisme avant de recentrer mon travail sur le photojournalisme comme journaliste indépendant en 2000.

 

 

Guadeloupe – L’esprit Guada – Laurent Weil

Un travail et une passion, c’est compatible ?

Heureusement oui ! Ce métier est une vocation et il est difficile d’en vivre. Aussi, il faut croire à ce que nous faisons, dénonçons, racontons. Mais c’est aussi un grand plaisir et un enrichissement personnel au travers des rencontres, des enquêtes et des voyages.

 

Sortez-vous toujours avec votre appareil ? Vous considérez-vous comme un photographe « compulsif » ?

Absolument pas. Je n’arrive pas à travailler si je n’ai pas un but, donc une histoire à raconter ou une commande à réaliser. Quand je suis en reportage, je pense photo sans arrêt, je pense lumière, cadrage, narration… Mais je ne peux pas le faire en permanence.

 

 

Bengladesh, Village de Pankhali. Pic Laurent Weil

 

 

Quel est le principal « mythe du photojournaliste » qui ne correspond pas à la réalité de votre travail ?

Que nous sommes en permanence sur le terrain. Ce fut le cas avant les année 90, puis la crise est arrivée. La plupart du temps, nous sommes occupés à chercher une diffusion, le financement de nos voyages et passons beaucoup de temps sur l’ordinateur, y compris pour la post-production au retour des voyages.

 

 

 

 

 

North Korea: Palais des enfants Mangyongdae – Spectacle des enfants avec en arrière plan un des derniers missilles lancé le, «Pukkuksong» en coréen ou «Etoile polaire» en français. Pic Laurent Weyl

 

Vous avez travaillé pour de nombreux organes de presse, quel est le reportage qui vous a le plus marqué ?

Je ne sais pas si un reportage sort du lot, mais quelques lieux m’ont marqué comme la Mer d’Aral au Kazakhstan en hiver, où l’on circule sur la mer gelée à dos de chameau et où les températures peuvent atteindre aisément -25 c°. Plus récemment j’ai eu l’occasion de faire plusieurs voyages en Corée du Nord, un des pays les plus fermé au monde. C’est comme un retour dans le passé communiste de la guerre froide, bouleversant et passionnant à la fois.

 

 

Aral Sea in Kazakhstan – Le chameau emmène les pêcheurs vers le point de pêche, à quelques kilomètres du bord du village. Pic Laurent Weil

 

Y a-t-il des sujets que vous avez refusé de couvrir ?

La quasi-totalité des sujets que j’ai réalisé viennent d’une idée personnelle ou de collègues rédacteurs. Aussi, soit j’arrive à pré vendre les sujets à la presse, soit je les autofinance pour les vendre ensuite. En commande directe, je n’ai jamais refusé un sujet. C’est aussi dû au fait qu’on m’appelle pour des reportages qui sont liés à ma façon de travailler et en lien avec mes valeurs et axes de travail habituels (social, environnement, voyage..).

 

Qu’est ce qui est selon vous indispensable en photographie ?

Le sens de la lumière et, en photojournalisme, la capacité à raconter des histoires en 30 images. Et si derrière tout cela apparait un regard fort, un regard d’auteur, alors ce mariage peut produire des séries très convaincantes.

L’histoire passe par les témoignages, pour cela il faut être curieux et à l’écoute et surtout patient. Il faut aussi être à l’écoute de la lumière, comme si elle nous parlait ; c’est trop tôt, c’est trop tard, reviens demain…

 

 

Guadeloupe – L’esprit Guada. Pic Laurent Weyl

Quels éléments rendent selon vous une photo « réussie » ? Pensez-vous comme Robert Capa que « Si votre photo n’est pas assez bonne, c’est que vous n’êtes pas assez près »…

Même s’il n’y a pas une seule règle dans la photographie ni de généralité, je pense que  Robert Capa avait raison, on voit la différence entre une photo faite au zoom et un photographe qui se rapproche au 35 mm. Souvent cela implique de venir à la rencontre des gens, de leur parler, de partager un moment avec eux, bref de s’impliquer. C’est aussi par le regard que passe en grande partie l’émotion et plus celui-ci sera présent dans l’image plus grande sera l’émotion.

 

Votre livre « Le Président Hôtel » publié en 2016 en collaboration avec Sabrina Rouillé, retrace en photo l’histoire de cet hôtel mythique construit dans les années 1960 à Saigon. Comment est né ce projet ? Quelles étaient les particularités de ce lieu ? Que vouliez-vous montrer et transmettre à travers vos photographies ?

C’est vers 2005, lors d’un de mes reportages à Saïgon sur la pauvreté urbaine, que j’ai découvert cet immeuble en allant photographier des jeunes étudiants qui se partageaient une chambre au 11ème étage. Le President hôtel fait partie de ces endroits que l’on découvre par hasard et où l’on se dit immédiatement qu’il faudrait revenir faire un reportage. Ce fut le cas avec les Haors au Bangladesh, et c’etait le cas ici avec le President Hotel.

 

 

 

 

 

 

Saigon, President Hotel – Pics Laurent Weil

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai attendu 10 ans, attendu d’être installé en famille à Saïgon pour prendre le temps de travailler sur cet immeuble. Ce travail a été réalisé sur une durée d’un an.

Avec sa vie grouillante, ce lieu me faisait penser à la Cité Radieuse à Marseille en France, une ville dans la ville avec des us et coutumes très traditionnels. Cet ancien hôtel de 550 chambres construit pour les GIS a accueilli jusqu’à 2500 personnes dans les années 80. J’ai eu envie de traiter cet immeuble comme un personnage à part entière, j’ai suivi de nombreuses familles et commerces qui animaient le lieu pour faire ressortir cette vie en autarcie. Avec la journaliste Sabrina Rouillée, nous avons réalisé un grand nombre d’interviews pour retracer et raconter 50 ans d’histoire du Vietnam à travers la vie dans ce lieu.

 

Lorsque que l’on photographie la société, la frontière entre journaliste et militant peut être parfois très fine… Est-ce que cela n’est pas un obstacle parfois ?

Non, j’arrive à faire la part des choses. Je ne me sens pas spécialement militant au sens d’activiste. Mais quand je choisis un sujet, un angle précis, telle ou telle personne à interviewer, j’ai forcément un parti pris. Je travaille sur des sujets qui me tiennent à cœur, j’informe, je dénonce parfois, mais je ne me sens pas activiste pour autant, je fais juste mon travail de journaliste. Mon engagement personnel se manifeste surtout dans le choix des sujets qui touchent au social et à l’environnement. Pour cela je travaille régulièrement avec des associations et des personnes très engagées qui, elles, peuvent être très militantes.

 

 

Bengladesh, Village de Pankhali. Village de Pankali. La disparition des rizières et leur remplacement par des étangs à crevettes a signifié la disparition des troupeaux de vaches et de leur précieux combustible : la bouse. Puoir cuire leur repas les villageois de Pankhali ont de plus en plus recours au bois qu’ils vont prélever dans la grande mangrove des Sunderbans, contribuant ainsi à sa dégénérescence. Pic Laurent Weyl

 

Le photojournaliste se voit un peu comme un témoin de l’histoire et le garant d’une mémoire collective. Partagez-vous cette idée ?

Oui, mais la photographie n’est pas le seul médium. Peut-être que la photo a le privilège de raconter beaucoup de choses en une seule image et qu’elle est plus facilement accessible et reproductible qu’une vidéo ou une émission de radio.

 

 

Vietnam, Mekong Delta

Vous vivez actuellement entre la France et le Vietnam. Quelle est votre relation avec le Vietnam ?

Le Vietnam fut ma première expérience de grand voyage et mon premier reportage à l’étranger. J’avais 19 ans, cela marque. C’était juste à l’ouverture du pays en 1992, rien à voir avec le Vietnam d’aujourd’hui. On ne pouvait voyager que dans trois villes, on attendait des mois pour recevoir son visa. Tout était interdit mais déjà tout était quand même possible (ou presque), c’est la magie de ce pays. J’y suis retourné quatre mois en 1993 et j’y suis revenu régulièrement jusqu’à mon installation entre 2012 et 2016. C’est un besoin pour moi d’y retourner régulièrement, je recharge mes batteries. Ce pays est tout le temps en mouvement c’est très stimulant pour le travail ou la vie personnelle et c’est particulièrement intéressant pour un  photojournaliste de travailler sur un pays que l’on connaît bien. C’est comme cela qu’on se rend compte de la complexité du réel. Plus j’apprends de choses sur le Vietnam, plus je découvre que je ne sais rien.  Ce pays  est définitivement mon deuxième chez moi, et quand j’y retourne aujourd’hui je ne saurais dire vraiment si je vais au Vietnam ou si je retourne à la maison.

 

 

 

Quelles sont vos actualités – projets en cours ou à venir ?

Ma dernière exposition collective « Au-delà du réel » à l’Echomusée de Paris vient de se terminer ce 15 Avril 2018. Je serai très prochainement en Indonésie et en Alaska pour un reportage dans le cadre du nouveau projet du Collectif Argos. Nous allons travailler sur la mer, la mer comme bien commun et l’impact sur la pêche dans le monde. D’autres projets sont en préparation, essentiellement en Asie.  On ne se refait pas !

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